détestais. Ces deux sentiments qui grandissaient étaient-ils liés ? Si c'était le cas, alors
deux solutions seraient envisageables ; soit je l'aimais et je le haïssais car l'amour peut
naître de la haine : il est beau, et son attitude est très agréable à observer ; mais j'ai
honte de l'aimer, car ses paroles ressemblent fortement à des serpents venimeux et très
redoutables. Il parle doucement, certes, et posément ; mais ses points de vue sur bien
des sujets sont agaçants et détestables. Selon lui, les hommes sont divisés en races,
dont certaines sont à exterminer. Les hommes doivent tous être comme lui, bruns aux
yeux marrons, et toutes les femmes comme moi, sa compagne, c'est-à-dire châtains
clairs et les yeux bleus. Mais lui-même était blond à la base, et il s'était fait teindre les
cheveux en bruns. Il serait le maître du monde, la Terre entière lui obéirait. Il placerait
son frère sur Mars, afin qu'il y fasse régner la dictature.
Peut-être l'aimais-je et le haïssais-je à la fois, aussi, car je m'étais promis de ne plus
tomber amoureuse ; et voilà que ma promesse tombait à l'eau. Aussi le détestais-je car il
me faisait à nouveau tomber amoureuse. Je m'en voulais à un tel point que, le soir venu,
lorsque j'étais seule, je me giflais de toutes mes forces, jusqu'à ce que mes joues soient
rouges ; et enfin, j'allais me coucher. Chaque journée était une souffrance pour moi ;
mais désormais, l'habitude de me gifler m'avait prise ; quand j'avais fini de me laver le
visage, je me faisais du mal, le plus fort que je ne le pouvais, afin de tenter d'effacer les
idées mauvaises que j'avais en tête, car je me détestais, je me haïssais plus fort que je
n'avais de rage envers lui. Il me faisait souffrir, et tout cela était sa faute.
Jeune, il avait reçu une éducation correcte. On lui avait appris l'égalité de tous les
hommes, entre autre. Mais un jour, alors qu'il était âgé de seize ans, il avait découvert un
vieux livre relatant l'Histoire de l'Humanité. L'homme était sur Terre depuis désormais une
durée inestimable ; il avait colonisé Mars voilà bientôt deux mille soixante-quinze ans, et
cette planète était devenue la lune de miel favorite des nouveaux couples. Tous les
continents avaient une richesse égale, tous les êtres humains avaient accès à l'école et à
la santé ; les guerres n'existaient plus, car tous les pays ne formaient plus qu'un seul
pays : l'Union. Nom simple, il représentait tous ceux qui existaient. Les recherches étaient
très puissantes ; on avait découvert, entre autre, comment vivre environ deux cents
cinquante ans. Grâce aux scientifiques, les catastrophes naturelles étaient évitées cinq
ans à l'avance. Et pour ce qui est des catastrophes humaines, elles n'existaient plus. La
banquise avait repris toute sa vigueur, et était d'une taille très importante.
Il naissait une nouvelle espèce tous les jours ; aucun animal était maltraité. Ils vivaient
tous en liberté, sans l'homme les empêchant d'être heureux. Content d'en savoir autant
sur la vie et ses progrès, il avait continué à lire le Livre. Et il avait alors découvert ce que
tout le monde aurait voulu oublier à jamais.
